samedi 26 mai 2012

SMS à Daniel, 6h08

JOM. — Le hasard n'est pas une mauvaise herbe, mais un arbre de vie, gigantesque et magnifique, le hasard… Dans Mon voisin Totoro,  Hayao Miyazaki dessine cet arbre, il en fait son portrait. Suivre les branches de cet arbre gigantesque, qui embrassent la terre entière et tout l'univers, au hasard, et je ne suis jamais perdu. Toujours sur la bonne route, puisque c'est la mienne. Je le sens  sous mes mains qui se saisissent de lui, la plante de mes pieds pour marcher, dans ma bouche qui a soif, sur ma langue plus avisée que moi, il me nourrit — le hasard est ma nourriture, mon corps et mon sang aujourd'hui, ce matin, toujours… Pourquoi ai-je mis tant et tant d'années à le comprendre ? Le hasard est un arbre, je suis un oiseau, chanter est mon destin. 


Réponses par SMS :

EDWIGE, chanteuse de rue. — Merci ! C'est très beau.
DANIEL. — C'est beau.
HOLDEN. — Bonjour Jom ! On dirait que tu as fait de sacrés beaux rêves…



SOLENE. — Merci pour le chant du moine haut ! C'était une chance pour moi de travailler une heure de plus —  exactement ce que je voulais ! —, mais je ne l'ai pas saisie. [Smiley Confus.] Bonne journée ! A bientôt j'espère !
VILLIERS. — Le hasard, pour moi, n'existe pas. « Il n'est de trouvailles que retrouvailles », dit Sigmund Freud.
HASSINA. — J'ignore qui vous êtes, merci de ne plus m'envoyer de texto à 6h00 du matin.

jeudi 24 mai 2012

Lettre de Daniel

Lausanne, lundi 21 mai 2012

Jérôme, tu avais raison, je n’avais pas à m’entremettre dans ta vie, je ne suis plus neutre, j’ai un avis tranché comme tu dis. Je suis l’arrogant qui vient te donner des conseils, le donneur de leçon en trop.


Depuis un long moment, un mur t’entoure. Peut-être pour toi, ce n’est pas un mur, mais un vide, l’espace d’une mer inconnue sur laquelle tu mènes ta barque et qui nous éloigne. Hélas pour moi, c’est quand même un mur infranchissable, même s’il n’est pas fait de briques mais d’air.

Tant que nous parlons sur un niveau intellectuel superficiel, tout va bien. Dès qu’on entre dans notre vie respective, c’est-à-dire la tienne, puisque la mienne te laisse indifférente, tu éclates de rage. Qui peut encore t’approcher ? J’ai cru étant ami et proche de ta famille, que j’avais encore un accès privilégié en toi. J’ai appris tristement que non. La porte est fermée, peut-être, n’y a-t-il même plus de porte. Alors j’ai poussé une dernière fois, une porte improbable, une fenêtre cassée, un rien dans ce vide que je ne comprends pas, c’était la dernière occasion, unique ou jamais. Et puis, le choc. Il y a eu un bref face à face entre nous, digne d’une querelle stupide entre des voisins d’immeuble stupides pour une histoire stupide.

Le choc était pourtant réel et irréversible. Et quand il y a choc, des fragments de vie s’envolent. Ce sont des images jusqu’à présent cachées dans un tout obscur qui se libèrent. Ces images apparaissent soudainement et éclairent une réalité invisible. Ce sont, je crois, les images dernières. Elles sont particulièrement fortes et claires. Elles ne sont pas la réalité elle-même, mais elles en parlent directement. Qu’elles soient vraies ou fausses, ce n’est plus la question. Ces images sont. Ainsi, j’ai eu une image de toi.

Je l’ai saisie et esquissée en rentrant à la maison. Elle est là maintenant, écrite avec un geste délivrant dans une langue étrangère pour moi. J’ai hésité à te la transmettre. Pourquoi finalement ? C’est mon image, pas la tienne. Tu ne dois absolument pas y adhérer.

J’ai décidé de la soumettre lâchement, tel un billet qu’on glisse sous la fente de la porte fermée de son voisin. Aujourd’hui cette fente s’appelle boîte email. Je déteste en abuser, mais quelque chose me pousse à le faire comme m’a poussé quelque chose à dépasser la limite à Paris. Cela sera la dernière fois.

Je te vois comme un mendiant. Non pas un mendiant de la rue, le sans–abri dégoûtant qui pue l’alcool et qui crache des sales mots, mais un mendiant post-moderne, contemporain. Un mendiant éclairé. Un homme charmant au sourire vrai. Un mendiant cultivé, et comme tous, pressé et absorbé dans un permanent processus créatif. Un mendiant qui depuis vingt ans que je le connais vit d’une main à l’autre, d’une aumône à l’autre. Un homme qui n’a jamais voulu, ni pu gagner tout seul sa vie. La main salvatrice a toujours été pour toi celle de l’Etat français. Cette main sociale de la grande France t’a nourri modestement. Il y a eu aussi ta famille et tes proches qui t’ont soutenu. Encore aujourd’hui tu es un mendiant de ta mère et un mendiant de ton ex-femme qui est en train de s’exténuer. Il est même possible que tu seras mendiant de tes propres enfants un jour. À chaque main qui te tient, te nourrit et te donne des gifles occasionnellement, tu en veux terriblement. Tu es le roi des relations amour-haine. Ce qui est assez logique. Il est détestable de se faire aider et de dépendre de quelqu’un quand on aspire à la plus grande liberté. Ton ex-femme, ta mère et soeur ont toutes connu éloges et attaques grotesques de toi, alors que sans elles, ta situation serait bien pire, c’est-à-dire, impossible à vivre. Ainsi, la situation avec ton ex-femme (dois-je dire : ex-copine ?) est devenue insoutenable, mais t’a permis au moins de vivre ta vie.


Ce qui est toxique n’est pas le conflit. Que se soit le conflit d’appartement, le conflit d’argent ou le conflit d’un autre objet et sujet. Ce qui est toxique est le malentendu. Tous les malentendus que toi, tu génères constamment, propages expressément autour de toi. L’affaire du studio est ainsi emballée de tant de malentendus comme d’autres histoires qui sortent de ta boîte. Tu ne fais rien pour les réduire, les enlever, les clarifier. C’est ta stratégie à gagner le combat. Tant qu’il y a des malentendus en suspense, tu es dans l’avantage. Mais le climat autour de toi, je l’ai senti et d’autres personnes le sentent également, devient d’année en année plus toxique.

Je me permets aujourd’hui de te dire tout ce que je pense, je sens que c’est la dernière fois. Je ne te fais aucun procès. J’ai envie de raisonner sur quelqu’un qui m’a été très cher et dont le mal a dépassé mon acceptation. À plusieurs fois, je t’ai vu déraisonner, déraper dangereusement dans ta rage. Depuis que je te connais, j’ai connu l’irascibilité en toi. Elle t’habite comme ton doux rire et ton intellect rapide. Mais je constate que l’irascibilité s’empare de plus en plus de toi et le rire se fait vite grinçant en toi. Tu fais peur, Jérôme. Je ne reconnais plus celui que j’ai connu.

Au fond, je t’adore. Tu es un personnage romanesque avec forcément une dimension tragique, sorte de figure prométhéenne contemporaine en brouille avec la démesure du capitalisme devenu un fou destructeur. Zeus se fâche, le provocateur hurle méchamment et doit pousser chaque jour sa pierre littéraire sur la pente.

Heureusement, il existe des hommes comme toi, aujourd’hui.

Et puis, le mendiant est dans nombreuses religions et voies spirituelles un homme mystique et noble. Le mendiant, c’est celui qui a l’âme pure. Puisqu’il ne possède rien d’autre. Il a le temps pour lui seul et son âme pousse telle une fleur dans son temps libre. À l’opposé toute personne qui travaille pour de l’argent, qui perd son temps, se compromet et finit par avoir une âme corrompue quelque part. Moi inclus.

Les saints ont tous été de (très) riches mendiants à leur manière. Mais quelles exceptions ! Des exceptions, puisque le peuple ne pourrait jamais devenir chacun un mendiant, seulement un grand mendiant collectif. « Gagnes-toi, ton pain toi-même », dit la Bible fortement. Cette devise, j’ai fini par l'accepter tant bien, tant mal que je puisse.

Le mendiant individualiste prend sûrement le chemin de croix le plus dur qui existe. Il est certainement plus difficile et plus humiliant que celui d’un peintre ou d’une bijoutière comme nous, qui sommes aussi de simples commerçants. Donc, ta reconnaissance est forcément retardée et tu peux l’oublier, je pense, jusqu’au dernier moment. Ta rivalité acharnée avec une seule femme sur terre et avec quelques autres figurants, probablement avec moi aussi, est juste pathétique. Tu as choisi ce chemin depuis longtemps parce que tu veux monter très haut et entrer dans l’amour absolu. Peut-être parce que tu portes avec ton nom l’habit d’un vieux saint.

Seulement, comme tu montes plus haut sur cette échelle céleste à cordes balançant, si par déséquilibre tu tombes, tu tombes plus bas que les autres. Ta souffrance due au choc est aussi plus grande et se répercute sur tes proches.

Le dimanche 13 mai 2012, au moment où ton fils a mis son premier pas sur cette échelle divine, tu étais monté plus haut que nous tous. Nous t’avons regardé avec notre œil intérieur. La tension est montée. Trop de regards invisibles se sont posés sur toi, trop des pensées t’ont acclamé, trop de mains à ongle arrondis ont secoué l’échelle. Le ciel bleu clair sans le moindre nuage dans lequel tu t’es confondu avec tes propres habits était si électrique que tu es tombé. Depuis la transcendance d’un bleu céleste à la plate solitude, au sol, dans une ombre vert noir.

Ton SMS une semaine avant notre départ à Paris était le signe annonciateur. Je l’ai senti intuitivement et je ne pouvais y répondre. Ton message ne nous souhaitait pas la bienvenue à Paris, mais me demandait sèchement de l’argent pour payer notre hôtel… Et il profitait de l’occasion pour vite émettre un autre malentendu, celui de s’être fait avoir à l’époque par le notaire.

Je crois au fonds, tu n’avais aucune envie que je vienne, que nous venions à Paris tout en nous demandant par politesse ou obligation dans un mail extracourt de venir. Tu t’es déjà imaginé le spectacle invisible, sous-jacent et pitoyable qui allait se produire entre toi et les diverses femmes de ta vie. Un acte de théâtre qui ne pouvait que te dépeindre dans une lumière cafardeuse.

La scène a eu lieu comme prévu derrière le rideau. Il s’est entrouvert pour moi durant un instant seulement et il m’a suffi de voir. Puis silence, tu as disparu.

Moi qui ai voulu te retrouver quand tu t’es éclipsé au parc sous un arbre sans laisser aucun signe, au milieu d’une foule parisienne, j’ai vu soudain et par hasard, l’énorme désarroi dans ton visage, ton désespoir mis à nu. J’ai aperçu cet homme enragé qui gesticulait avec une main impérative et dure, j’ai entendu cette voix surchauffée qui sifflait dans la froideur d’un micro mains-libres, j’ai imaginé le démon qui t’a piqué juste avant et j’ai surpris cette personne agaçante qui diabolise depuis des années la femme de ses enfants et son ancienne famille d’hôte. C’est cette femme pourtant qui t’a offert le plus grand cadeau que jamais une personne avait pu te faire, qui sont vos enfants.

Puis, j’ai senti sur ma propre chair ce vent irritant qui me méprise en passant et me diabolise quand il veut, cet esprit tordu qui se moque de tous parce qu’ils sont différents de lui. J’ai entendu les huées de ce colérique échoué pris dans sa douleur et j’en avais peur. J’étais effrayé de toi. Pas blessé, car tu n’es pas un méchant ni un pervers, mais quelqu’un qui se fait mal à lui-même. Quelqu’un qui magouille avec la réalité et à qui cette réalité trop énervée renvoie des coups au visage. Je tremble encore de ton éclair de menaces presque inaudibles de suicide avec enfants, entre deux phrases, qu’elles soient réelles ou irréelles.

Je t’ai appelé un abruti et un égocentrique. J’espère le regretter un jour.

La journée était magnifique, le repas en famille exceptionnellement réunie était magnifique ! Ta chute dans cette sombre existence était d’autant plus bouleversante.

Je me suis dit que ton déraisonnement que j’ai entendu à travers ta rage est peut-être la meilleure purification d’âme, signe d’une infinie noblesse.

J’ai encore envie de te dire une chose. Si toi, poète écrivain que j’ai (re)connu avant d’autres, tu continues à mépriser et insulter des personnes qui ne sont pas comme toi, comme un pauvre mendiant, cela signifie que tu n’acceptes pas leur différence. Non. Tu n’acceptes pas encore ta différence face à eux. Un écrivain est né pour être insulté, c’est la règle du jeu, mais non pas pour insulter les autres. À toi de choisir. Tu comprends ?

J’estime le moqueur fabulateur en toi, mais pas celui qui insulte gratuitement…

Si tu n’arrives pas à accepter ton vrai rôle, abandonnes ton chemin de croix et empruntes un autre plus facile, plus normal, au moins pour un certain temps. Ou alors, vis ton chemin jusqu’au bout. Avec la joie de monter plus dans l’amour et le risque de tomber plus bas dans le désespoir.

Mais à partir de ce jour, le 13 mai 2012, première communion de ton fils, ton chemin sera plus étroit, plus dangereux encore. Il n’y aura plus de place pour tes vieux amis comme moi, assez peu pour ta famille éclatée, et je pressens dans le futur, toujours moins pour tes enfants. Tu y seras plus seul. Seul et déconnecté de la réalité, seulement connecté à la réalité via Internet.

Si je pouvais échanger tous tes mails collectifs contre une seule vraie rencontre amicale et profonde avec toi, même s’il elle aurait lieu une fois tous les cinq ans seulement, je le ferais immédiatement. Mais tu as choisi autrement. Nous sommes tous devenus tes lecteurs spectateurs attribués. Amis, famille, connaissances, inconnus ou ennemis, étant que des adresses électroniques impersonnelles, nous sommes tous placés sur des mêmes sièges abstraits dans un théâtre virtuel, pour assister sur ta commande à la mise en scène de ta propre figure.

Comme tu as dit toi-même, c’est un chemin plus courageux, certes. Mais moi, c’est comme ça, je n’ai pas envie de te suivre dans cette aventure du monde virtuel et je préfère te dire good-bye et sortir à l’air frais.

Donc, j’ai cette impression sincère que notre amitié te freine, te dérange, te compromet seulement dans cet (ultime) cheminement. Tu as coupé les amarres de ton passé depuis un certain temps déjà. Et notre amitié s’est dégradée lentement.

Elle a arrêté respirer bêtement ce beau jour de soleil. J’aurais envie de dire par amour.

Ciao, Daniel

P.S. : Je te joins encore une icône que j’ai découverte dans l’un des plus anciens monastères chrétiens, Sainte-Catherine, au pied du Mont Sinaï en Egypte. L’échelle céleste du mystique Klimakos.

samedi 28 avril 2012

Lettre à Christine Boisson

Paris, Belleville, samedi 28 avril 2012 — Chère Christine B*, ci-joint les premiers épisodes de notre série intitulée REAL SEX. Le tournage des épisodes 0 et 1 est prévu fin juin, début juillet. […] Tu ferais un duo intéressant avec EVELYNE DIDI qui tient le rôle du psy dans la série, MADAME CHEREAU, mais le SPY est-il une femme ? Celle que j’ai admirée hier soir dans Tokyo Bar ? Est-ce un homme tel que ANDRE S. LABARTHE qui est un ami depuis vingt-cinq ans ? Il y a vingt-cinq ans, tu me rappelais Christine pour ce court métrage intitulé Lausanne-Palace, avec Terzieff dans la distribution. Revenons au spectacle hier. J’aime surtout la première partie, la fin n’est pas la bonne, à mon humble avis, tordant le sens de la pièce ou, du moins, son interprétation. Celle que je m’en fais en tant qu’écrivain et amateur de Tennessee. Pourrais-je stp en parler avec toi ? Il s’agit de la fragilité de ton personnage, de son amour pour Mark, et de son besoin compulsif de tout maîtriser. Mark n’est pas réduit à son impuissance sexuelle, ni sa déchéance. En tant qu’homme et en tant qu’artiste, je ne crois pas que Mark ne soit qu’une épave. Il est au contraire un ovni, un cosmonaute sacrifié par la puissance de son génie, de ses visions, son courage, mais surtout par le pragmatisme de la femme qu’il aime passionnément. En rivalité avec lui, ce pragmatisme est un piège qui les sépare. D’ailleurs, ce pragmatisme nuit également à Miriam. Cette femme en est consciente, elle aussi. Ce détail n’est–il pas émouvant, qu’en penses-tu Christine ? Cette pièce magnifique, épurée, est emblématique. Plus loin, la question du cerce de lumière, prépondérante bien sûr, se donne littéralement dans la mise en scène, avec un projecteur, alors que cet aspect étrange du texte devrait s’éclairer, se travailler sous l’angle de ton personnage. C’est le vieux fan, réactivé dans la seconde hier soir, qui te parle ce matin. Christine, tu joues merveilleusement, ta voix, tes façons, ta présence. Alors oui, ne m’en veux pas si j’ose t’en demander plus encore.  La mise en scène est certes brillante et efficace, mais elle n’émane pas d’un artiste qui, je cite de mémoire, met sa vie en jeu, comme l'écrit Tennessee. Routiniers des officines post-culturelles, le metteur en scène et le traducteur ne sont que de brillants bureaucrates, tout comme Philippe Adrien qui dirige la Tempête. Tokyo Bar me hante autant que tout ce que j’écris. Tu comprendras de quoi je parle en lisant Des mains comme des crabes sur le corps de ma voisine, qui est une nouvelle, puis REAL SEX. Le SPY entre en jeu dans l’épisode 3, au moment d’un repas chez l’ANALYSTE, madame Chéreau. C’est une vieille amie du père d’Elise, JOEL, interprété par PASCAL GREGGORY qui surgit, de biais, dans l’épisode 0. Cet épisode n’existe que sous forme d’ébauche aujourd’hui. […] Réalisation, Jean-Cédric Rimaud. Production, Romain Guilbert. Distribution, Evelyne Didi, Greggory, Eriq Ebouaney, Vanessa Aiffe. Musique, Camille, Jean-Louis Murat. Chef opérateur, Gordon Spooner qui débute aux Amandiers en 1981-83, peut-être l’as-tu déjà croisé ? A bientôt, car j’aimerais revenir te voir à la Tempête. Jeance — Jean-Cédric Rimaud — est un homme absolument unique. Tu vas l’adorer. Vous êtes fait pour vous entendre. JOM

jeudi 9 février 2012

Ma vie au poulailler (je n’écris pas avec les gens)


LES NOUVELLES CHRONIQUES DE L'HOMME, EPISODE 11Mon Dieu, quelle soirée horrible au Théâtre de l'Aquarium, direction François Rancillac — J'étais désespéré, et exprimant ce désespoir, je heurtai quelqu’un dans le public, la sensibilité d'un inconnu. L'homme m'attendait à la sortie : son uppercut du droit, par surprise en pleine gueule, me projette à terre. Mes lunettes s'envolent à dix mètres sur la pelouse de la Cartoucherie, dans l'obscurité de la forêt faisant décor.

— Je ne suis pas Stéphane Orly, ni personne du spectacle, mais tu m'as insulté, connard… A ce titre, maintenant, tu vas payer !

L’homme était bien plus grand et plus costaud que moi. Quelqu'un s'interposa bravement :

— Laisse-le, c'est assez comme ça…

Mais l’autre persistait à me courser comme un lapin :

— Ta copine s’est barrée, hé ! Pauvre type !

Je ne savais plus si je devais en effet foutre le camp, ventre à terre, ou retourner dans l’écrin du théâtre, au foyer de l’Aquarium supporter encore ce calvaire des Arpenteurs, le titre du spectacle auquel nous venions d’assister, sur plus de deux heures trente, dans lequel nous baignions tous au savon cuit du cynisme. Comment interrompre notre course-poursuite dans l’obscurité d’une crise dictée par les richards via les médias, pour nous asservir et s’enrichir davantage ? Comment oser me replonger dans la vie d'un spécialiste des dossiers culturels, vêtu d'une chemise bariolée, crachant crânement dans la soupe sur scène ? « Le temps du spectacle = remplir du vide ! », avions-nous lu, Mallorie et moi, sur un carton découpé, à la Brecht, promené sur scène par l'auteur. La bureaucratie faite art, avec de belles phrases, bien pensées, parfois même historiques, mais sans état d'âme. « Du cynisme à l'état brut, me disais-je, pour bien nous laver les oreilles ! »

J’étais épuisé par des années de labeur et d’insuccès, je n'en pouvais plus, mais je devais me tirer des sales pattes de cet inconnu :

— Tu vas me le payer, payer, hurlait-il comme une locomotive, tu vas me le payer ! Ta copine s’est barrée, barrée, tu aurais mieux fait de lui coller aux basques !

Puis l’homme éclatait de rire, après chacune de ses répliques, en soufflant des jets de vapeur brûlante. Longtemps nous courûmes ensemble dans la forêt. Ses insultes, les grognements sensuels de la Créature, caressaient mon échine pour La réveiller en moi :

Fils de pute, connard, je te ferai la peau, connard, la peau !

En effet Mallorie, mon amoureuse depuis des mois, s'était soudainement volatilisée… Que devais-je faire ? Dans quels bras me réfugier ? J'avais franchi la ligne. Mallorie, elle aussi, m’avait prévenu plusieurs fois. Sauf le coup de point dans la gueule, ce n’était plus une surprise, mais un cauchemar : rejoindre le martyre de Martin Luther King et John Lennon, celui de Luca, un copain de mon fils, treize ans, qui s’était pendu dimanche dernier, tel serait mon lot ce soir. Bientôt à l’image des parents de Luca, dévastés, délavés, anéantis sous le joug des événements, réduits en poussière, il ne restera rien de mon corps, ni peut-être de mon esprit. Une taupe avec ses petites griffes ne ferait pas autrement dans la terre meuble. Je n’écris pas avec les yeux. Rien, la ligne noire de la forêt, le vide, je fulminais, je préparais ma dernière prière en me souvenant des mots de Laurent Terzieff qui me précédait dans l’au-delà :

— Pour jouer, il faut posséder la force de conviction. Car l’acteur n’a qu’une seule loi : convaincre.

La soif de vivre me rappelait toutes les pages de son foutu bouquin pour occuper l’Autre pendant que je sauvais ma peau :

— La mise en scène, c’est peut-être une question de virilité : être seulement acteur a quelque chose de trop féminin ! hurlai-je dans le vide.

Abandonnant soudain la course, la rage de mon adversaire se tarit aussi mystérieusement qu’elle s’était enflammée, j'étais sauvé…

— On ne devient pas libre en passant par le compromis, il faut décider d’être libre d’abord, conclut l’Hermite de la rue du Dragon, me souriant page 80, en Poche, tiré à des millions d’exemplaires.

Devant la porte, l’homme fumait une cigarette, tranquillement, avant de rejoindre la chaleur du foyer et le bar de l'Aquarium, sans doute, où l'accueillerait, après les plaisirs de la chasse, un bon verre de rouge marié à un sandwich-club dégueulasse, vendu une fortune. Maintenant hors de danger, je reprenais mon souffle. J’ interrogeai l'un ou l'autre des témoins de la scène. Un comédien pensait la même chose que moi, mais il ne le dirait jamais :

— Pardonnez-moi, le spectacle auquel nous venons d'assister est affligeant, oui, j’en conviens, mais je vais jouer pour Rancillac en janvier. Que voulez-vous ? Je ne puis alors que me taire…

En nous voyant discuter ensemble et afin d’éviter de me saluer, sa meuf accéléra le pas vers la navette gratuite. C’était la soirée des meufs qui se barrent en déplorant l’attitude détestable des mecs. L’angoisse montait : Qui était donc cette brute, avec une barbe, un cuir sur les épaules chauffant ses biceps pour me faire la peau ?

— Ce n'est pas quelqu'un du spectacle.

Le type, par ailleurs avenant, ne prenait pas autrement parti sinon en me donnant cette information.

— Je le sais, puisque moi je suis du spectacle, ajouta-t-il sobrement. L’ai jamais vu traîner ici auparavant… Sais pas qui c’est…

Prenant mon courage à deux mains, je décidai de rejoindre l'enfer. Pour la seconde fois ce soir, je poussai encore la porte du théâtre. Fendant silencieusement une foule compacte d'où Elle jaillirait, encore, je La cherchai le cœur battant, la Créature ! Quelqu'un tapa sur mon épaule derrière moi. C'était une vieille comédienne, Sarah Chaumette :

— Es-tu fou ? Comment oses-tu revenir ?

Il faut savoir qu'à l'époque où nous travaillions ensemble, Sarah tournait dans un court métrage que je réalisais. Ma faute avait été de ne sélectionner aucun gros plan sur elle. François Chaumette, son père, aurait-il ainsi reconnu sa fille ? Monique Chaumette, sa tante, et Philippe Noiret, son parrain — ou Michel Piccoli ? —, auraient-ils enfin aimé le petit cheval roux dans la famille, ruant dans les brancards ? Dans un milieu où l'ego est roi, le sacrifice froid de sa descendance est d’un usage courant, l'auteur sur scène nous l'avait précisé. Claquant les talons de ses mocassins, passant la rampe sur scène, c'était l'un des affreux chapitres de son message : « A bas les enfants, ils nous emmerdent ! »

— S'il te plaît Sarah, pas maintenant, veux-tu ? rétorquai-je en me tenant l'épaule droite, meurtrie dans ma chute, qui me faisait mal, rêvant à un massage de nuque impossible sans ma copine pour me remettre d'aplomb.

— C'est une insulte au comédien ! hurla Sarah dans mon dos, tenant dans ses bras la femme éplorée ayant quitté le costume d'écureuil (sic) qu'elle avait sur scène.

—… Un costume de carnaval, à deux sous, que Brecht n’aurait pas endossé, sinon cousu main et puant la carne d’une meute anéantie, songeai-je en les abandonnant à leur triste sort.

C'est alors qu'Elle apparut, la Créature, accoudée au bar…

— Je te prie de m'excuser, mec ! lançai-je timidement, de loin, pour tenter de recoller les morceaux.

— Je les accepte, fit-Elle laconiquement.

— Alors nous sommes quittes, vraiment ?

La dialectique diabolique de l’auteur, ferait-elle finalement de moi, pauvre fou désespéré, qu'une seule bouchée ? Je croyais me rapprocher lentement du bar, mais en réalité je stagnais dans des sables mouvants. Tout le monde aurait eu de bonnes raisons pour dire avec des mots choisis que c'était de la merde, mais mieux que son précédent spectacle ! Que faire, où aller parmi cette absence de foi, d'engagement, qui vilement remplaçait une foi en soi antidépressive et aliénante ? L’homme sirotait un drink en bavardant avec une amie. Tandis que je me fondais dans la masse, je reconnu la comédienne principale qui s’approchait de nous. Au lieu de me sermonner, comme je m’y attendais, comme tous les autres, celle-ci s'accrocha au cou de la Créature qui jubilait en ronronnant. Le chevalier au service de sa dame ! J'éclatais de rire en découvrant le pot aux roses, la grande dame du spectacle, qui se lovait contre lui. Elle lui léchait le visage amoureusement. D'un air détendu, en me parlant à la dérobée entre deux baisers, le vieux fauve savourait sa victoire :

— Dieu nous regarde, bébé…

Ses yeux n'étaient plus rouges comme tout à l'heure, mais d'un bleu profond incommensurable.


Il est épinglé sur le mur, au-dessus du bureau. Un proverbe tibétain, bénéfique et très puissant. Ces mots pour me tirer d’affaire maintenant. Le temps est une abstraction à laquelle personne ne devrait se fier. Un beau jour, c’est le moment, sans révision possible — hey ! — le présent — il est dans ton cul — connard !

dimanche 22 janvier 2012

Le brouillon d'une définition, n° 1

« Je suis le nouvel homme, et après Marcel Proust, Haruki Murakami, Billy Wilder, Emily Brontë et William Shakespeare, c'est le concept de Gender fiction qui m'intéresse. J'écris dans ce cadre-là après Judith Butler. Je suis masculin, féminin, et pas seulement mon sexe… », fait le blog-miroir entre les mains de l'écrivain aux rayons Jouets, Amours & Compte en banque. C'est la théorie de l'homme et de la femme, et inversement : être une femme, un homme, sont des rôles que la vie semble nous forcer à endosser. Notre identité, notre intimité, sont au-delà. Le Gender fiction tente plusieurs rôles, des inversions, afin d'éclairer les différences, même infimes, dans tout ce qui nous semble répétitif et seulement immuable sur une échelle des générations dessinant une croix : en haut, les grands-parents, en bas, les enfants, et au centre, cette abstraction que sont l'homme et la femme. Ouvrant paradoxalement le champs des possibles, notre rapport à l'enfant détermine et confirme cette abstraction. Gender fiction, une femme faite homme pour danser, rivaliser avec lui, et inversement.

jeudi 17 novembre 2011

La femelle adorée du merle noir


« Mais voilà, dans la vie, on fait des erreurs, il faut savoir se relever. C'est la première chose que j'apprends à mes enfants. » ETHAN HAWKE, Libé du jeudi 17 novembre 2011, page 30, à propos de son divorce avec Uma Thurman qu'il a trompée avec la nounou épousée ensuite et bientôt, à son tour, maman de ses nouveaux enfants.

ADRIEN. — L'art de se relever, de résister, est-il en rapport avec la peinture de l'invention, le roman de l'imaginaire, la danse de la création et l'obsession insupportable du moi contre soi ? Les harmonies, les échos des sentiments et des élans entre nous, luttes de pouvoir quasi musicales, sont le cadre ouvragés des pulsions dramatiques de la fiction, du rien, du vide, comme une pluie fine, douce, dans l'humus des provinces et des parisiens ce matin au Café le Bariolé après avoir déposé les enfants à l'école, Gena, Szergueï, Laurent, Solange, Alex, dessinant un paysage qui les absorbe…

SZERGUEI. — Se relever est une gymnastique quotidienne qui maintient sinon jeune, du moins attentif. Après, il faut se tenir debout, c'est une autre affaire.

ADRIEN. — Quelle gymnastique de l'attention ? Et les pulsions seraient une question, peut-être un moyen de se relever, de revivre, de vibrer à l'unisson avec la vie, et avec soi entre le possible et ce qui ne l'est pas, et tout ce qui s'effiloche ? Ces questions mériteraient une réponse après études qu'il est certes trop facile de bâcler ou d'ignorer. Je marcherai dans Paris au hasard. Puis je tombe sur la ligne 9, je ne le savais pas, qui me mène à la station Buzenval, ou Nation.

LA FEMME. — Et le hasard te conduira chez moi ?

ADRIEN. — Je me suis installé dans ton nid douillet, merle noir attendant merlette. J'ai ouvert les fenêtres, croisés mes jambes sur le canapé orange pour t'écrire et chanter mon amour en attendant, ma vie, l'instant présent désormais délivré. Merlette quittant son cours de chant, femelle adorée du merle noir à sa recherche.

LA FEMME. — Tu dessines avec les mots ; cette image, ce café, laisse-moi digérer. J'ai même acheté Libé ! Et demain, je reçois le Figaro du week-end, j'aurai donc les programmes d'Arte et je verrai bien tout ce que tu fais là-bas dans la journée.

ADRIEN, lisant. — « Les gens cabossés, blessés, fragilisés font les bons rôles. Surtout les hommes, car il y a beaucoup de pose chez eux. L'intérêt est de découvrir ce qu'elle cache. Les bons acteurs vous font toujours voir ce qu'il y a derrière la façade. » Attends, plus haut il y a une autre citation : « Quand j'ai compris que le film qui devait me donner des millions de fans ne serait vu par personne, j'ai pensé que c'était de ma faute à moi, parce que je n'avais pas été assez bon. Et ça m'a guéri de toute prétention. »

LA FEMME. — Quand voleras-tu de tes propres ailes…

ADRIEN. — « Depuis mon divorce, je suis revenu au théâtre, qui demande plus d'humilité que le cinéma et qui me donne une vie meilleure. »

LA FEMME, soudain paniquée. — Je suis très triste que mon angoisse ait pris le pas sur la joie que j'ai d'être avec toi, de te l'avoir fait subir, d'avoir mal réagi et que tu sois parti. Tu m'envoies plein de bonheur et d'amour que je n'ai pas su recevoir alors que nous avons tant besoin de nos bras, de notre soutien l'un et l'autre. J'aimerais te le dire avec toute ma tendresse et mon sourire.

SZERGUEI. — La vie te paraît insupportable, sans lui, certes, mais également avec lui, chaque jour, chaque nuit, c'est ça qui est terrible et fatiguant : tu le vois comme ton ennemi, ton point de vue quand vous êtes ensemble, en vacances, en semaine, et les week-ends. Cette situation ne lui convient pas.

ADRIEN. — Je n'ai pas à l'accepter, même si je ne sais quoi dire, ni quoi faire, puisque je suis amoureux… Une fois passé les tunnels d'angoisse et de souffrance, le temps et surtout le présent redeviendront-ils mon ami, et le tiens, notre bel allié ?

LA FEMME. — Tu as besoin d'une femme pour vivre heureux et libre !

ADRIEN. — Non pas pour me faire la guerre ou se sentir en permanence comme à l'école.

SZERGUEI. — Mal aimée, suspecte, agressée et sans cesse remise à l'ordre…

ADRIEN. — Et inversement pour vivre sous ton oeil critique, insatisfait, suprêmement réprobateur, impérieux et jaloux, c'est absurde, c'est insensé. Ce n'est pas ce que j'appelle un couple d'amoureux.

vendredi 4 novembre 2011

Topless Gender

infrarouge.chAlexandra Shevchenko, économiste et co-fondatrice de Femen :

« Lorsque n'importe quelle fille va protester, elle devient belle ; lorsqu'elle est topless, lorsqu'elle enlève ses chaînes, elle devient belle, magnifique, à l'intérieur et à l'extérieur. »

Une autre membre de Femen dans un spot quelques minutes plus tard :

« La grande différence entre les féministes occidentales et nous, c'est que nous assumons pleinement notre féminité : nous en faisons une arme de guerre ! En Occident, elles rechignent à utiliser leur corps et leur beauté pour atteindre leur but. J'espère que dans un avenir proche, on parlera des féministes comme des femmes belles et séduisantes, et non pas comme des femmes voulant ressembler à des hommes, reniant et dévalorisant leur féminité. »

Salika Wenger, conseillère municipale à Genève, à Femen :

« N'avez-vous pas l'impression que l'on vous regarde plus que l'on ne vous écoute ? C'est là que je suis un tout petit peu gênée. »

Salika exprime-t-elle sa peur en tant que femme ? Est-elle moins jolie qu'Alexandra, vraiment ? Est-ce un problème, le motif d'une guerre possible entre les femmes et les hommes ? Relisons notre manuel de développement personnel, p. 105 :

« […] Le guerrier possède le contrôle. Il ne s'agit pas de contrôler d'autres êtres humains mais ses propres émotions, son propre moi. C'est lorsqu'on perd le contrôle qu'on réprime ses émotions. La différence entre un guerrier et une victime, c'est que cette dernière réprime ses émotions tandis que le guerrier les réfrènes. La victime les réprime parce qu'elle a peur de les exprimer. Se réfréner n'est pas la même chose que de réprimer. Se réfréner signifie contenir ses émotions puis les exprimer au bon moment : ni avant, ni après. »

Don Miguel Ruitz est l'auteur des Quatre accords toltèques, Poches Jouvence, 2005, Thonon-les-Bains. Sur le même thème, il y a aussi cette nouvelle pièce de théâtre écrite par Nancy Hustion et créée à Lausanne ce mercredi 2 novembre, Klatch, avec Chloé Réjon, mais je crains que cette brouille entre les genres soient encore plus confuse et meurtrière sur la scène du Kléber-Méleau : Nancy et Philippe Mentha tombent dans le piège — et le public avec ! — de s'enfermer dans ce qu'ils veulent dénoncer. Nancy H* est-elle le clone, version intello, de Christine Boutin ? [Photos : Alexendra Shevchenko, et Klatch, créé le 2 novembre 2011 au Théâtre Kléber-Méleau, décor de Jean-Marc Stehlé.]